– Donc, vous disiez ? Deux gouttes dans chaque oreille.
– Trois dans chaque œil, une sous la langue.
– Entre les repas ?
– Oui, surtout pas pendant les repas ! Avec certains aliments, vous risqueriez même d’avoir l’effet inverse à celui escompté.
– Ah ? Ouille…
– Pendant au moins 4 mois. Vous reviendrez me voir à ce moment si les symptômes persistent.
– Quatre mois ? C’est long…
– Ce n’est pas rien non plus, votre infection.
– Je m’en doute, mais quand même… Je ne peux pas simplement attendre que ça passe ?
– Grand classique, cette question. Alors, oui, théoriquement, vous pouvez attendre que ça passe, comme pour la plupart des infections. Je ne devrais pas dire ça, trop honnête que je suis ! J’ai déjà eu des cas, je ne vous raconte pas. Des patients qui présentaient ce syndrome systématiquement, à chaque consultation, et qui ont toujours préféré que je ne le traite pas. Il faut quand même être un peu à côté de ses pompes, non ?
– Oui, j’imagine.
– Vu le festival de symptômes que vous m’avez rapportés, vous ne faites pas qu’imaginer, je dirais. Arythmie cardiaque, hypertension artérielle, cyclothymie, insomnie, élans maniaques, phases catatoniques, épisodes hallucinatoires, dépendance affective… Je m’arrête là, vous êtes mieux placé que moi pour en parler.
– Là, vous ne parlez que des désagréments.
– Il y a autre chose, à part d’éventuels maigres bénéfices secondaires ?
– Vous me prenez à un mauvais moment, là… Mais oui, il y a autre chose.
– Vous êtes un romantique, vous.
– Peut-être…
– Ça, je ne soigne pas. Vous pourriez par contre aller voir un psychiatre, ça vous ferait du bien. J’en ai un très bon à vous recommander, il…
– Non, merci. Je vais déjà voir ce que ça donne avec ces gouttes. Montrez ? Aphro… dex… ter… mi…
– … nator. C’est le plus efficace que j’ai pu faire tester à mes patients.
– Vous me garantissez que ça supprime tous les symptômes ?
– Les tests cliniques sont plutôt concluants.
– Et les bénéfices secondaires ?
– Oh, je vous en prie, vous êtes assez grand pour ne pas vous faire d’illusion là-dessus, quand même ?
– …
– Vous verrez, vous vous sentirez nettement mieux. Calme, réfléchi, en pleine possession de vos moyens.
– Vivant ?
– Vous êtes vivant !
– Oui, mais je veux dire… Vivant ! Avoir envie de vivre intensément, de se sentir vibrer pleinement, de partager des choses, de donner tout ce qu’on est, pour soi et pour l’autre, de…
– Je vais vous donner le numéro de mon confrère psychiatre. Je crois vraiment que ça vous fera du bien. Voilà. C’est 85€.
– … Merci, Docteur.

J’ouvre les yeux. Je n’y vois rien. Pas qu’il fasse noir, non. Une purée de pois, plutôt. Je ne vois pas le bout de mes doigts quand je tends le bras. Je n’ai aucune idée de ce que je fous là. Je n’ai pas bu, hier, pourtant. À moins que oui ? Je me redresse. Pas un bruit si ce n’est, au loin, comme le glouglou d’un cours d’eau, ténu, assourdi par le brouillard. Mes vêtements sont légèrement humides. Depuis combien de temps suis-je couché là ? Pas moyen de me rappeler ce que j’y fous. Je cherche mon téléphone. Rien dans mes poches. Je regarde alentour ; je ne vois que quelques cailloux sur une herbe courte d‘un vert vif. Comme une odeur d’humus qui flotte. Je crie, instinctivement. « Ohé ! » Le son s’évanouit, comme s’il se diluait dans la nuée ambiante. Je retente. « Ohé ! ». Aucun écho. J’inspire à fond. L’air froid me pique les narines. Je me sens enfermé dans cet espace indéfini. Je suis pris par une angoisse. Mon cœur se met à battre plus vite. Où suis-je, foutre dieu ? « Ohé ! » Toujours rien. Je cherche la direction d’où provient le seul son qui me parvient. Diffus, difficile à localiser. Je me mets à marcher dans une direction ; ça ne peut pas être pire qu’une autre. Le sol est spongieux sous mes semelles. Une tourbière ? Les idées défilent, disparates. Impossible de me concentrer. Suis-je victime d’un canular élaboré de mauvais goût ? Fais-je un mauvais rêve ? Ai-je été pris dans un accident ? J’essaie de me rappeler les derniers moments avant mon réveil. Pas moyen. Blanc. Avant le réveil, l’inconscience. Avant l’inconscience, rien. L’angoisse monte. Merde, merde, merde. Dans quoi je me suis fourré ? Je commence à avoir froid. Mes vêtements moites m’irritent la peau. J’arrête mes pas un instant. Je suis aux aguets. Le bruit de ma respiration couvre presque celui de l’eau au loin. Le sang circule fort dans mes tempes. Chaud dedans, froid dehors. Je vais me choper la crève, en plus. « Ohé ! » Toujours aucune réaction. J’ai la bouche pâteuse. Je commence à avoir soif. Je m’accroupis pour toucher le sol. Mes doigts sont à peine humectés. Pas de quoi me désaltérer. Je reprend la route vers mon seul point de repère et espoir de m’hydrater.`

« Ohé ? » Je m’arrête net. Ce n’est pas moi qui ai crié. « Ohé ! » réponds-je. « Il y a quelqu’un ? » « Il y a quelqu’un ! » réponds-je. Quelques secondes de silence. Trop pour moi. « Je suis ici ! » « Continuez à crier. » me répond-on. Me vient l’idée de chanter. « C’eeeest un fameux trois mâaaats fin comme un oiseau. Hissez hauuuuut ! Santiaaanoooo ! » Une pause. « Continuez ! Mais autre chose ! » Je souris. « Au nooooord, c’étaient les corooooons. » « Non, je vous en prie, pas ça ! » Je tente autre chose. « Teeeeeerre, brûléeeeee, au veeeeeent, des landes de pieeeeerre… » « Continuez comme ça et je vais dans l’autre direction ! » Je ris. « Madame rêeeeve ad libitum, comme si c’était tout comme, dans les prières, qui emprisonnent et vous libèrent… » « C’est nettement mieux. J’arrive. » En effet, elle arrive. devant moi une zone de la purée blanchâtre s’assombrit progressivement. À environ un mètre, je commence à distinguer quelque chose, quelqu’un, elle. Difficile de la décrire ; ses traits sont comme nimbés de brume, adoucis par elle. Elle me tend la main. Surpris, j’évite sa main et la prends dans les bras. « Je suis si heureux de vous avoir trouvée ! » Elle fait mine de s’écarter, puis reste dans mes bras et passe les siens autour de mes épaules. Elle hésite un moment, puis dit : « Moi aussi. Même si c’est moi qui vous ai trouvé. » Je suis interdit un instant, puis je ris. C’est en reprenant mon souffle que je sens son odeur. Une légère odeur de sueur pétillante, mêlée à une fragrance florale que je n’identifie pas. Sottement, je demande : « C’est quoi votre parfum ? » « Vous y allez, vous ! » « Pardon. C’est que… » « Ce n’est pas du parfum. C’est une crème à l’iris. » « J’aime bien. » « … Merci. » Elle pose sa tête sur mon épaule. La chaleur de son corps me fait du bien. Je pose ma tête sur la sienne, inspire à fond. Humus, iris, sueur, fraîcheur. La tête me tourne. Elle lâche mes épaules, recule. Déjà. « Je dois y aller. » me dit-elle. « Aller ? Mais où ? Vous savez par où aller ? » « Non, je ne sais pas. Je dois y aller, c’est comme ça. » « Je vous accompagne ! » « Non, j’y vais seule. » « Mais… » « Ne vous inquiétez pas, vous trouverez votre chemin. » « Si, je m’inquiète, justement. Je ne sais même pas ce que je fous là ! Vous êtes la seule âme que j’ai rencontrée depuis que je suis ici. Et vous partez je ne sais où sans vouloir que je vous accompagne ! » « Je suis désolée. » Je reste muet. Elle m’enlace rapidement, me serre. Je n’ai pas le temps de réagir qu’elle est déjà partie. « Attendez ! » Je cours dans sa direction. Je ne trouve que la brume, le blanc, rien. « Revenez ! » Silence. « Comment vous appelez-vous ? » Silence. Je suis seul, à nouveau. Au milieu de nulle part. Pour ainsi dire aveugle. Dépité. Je hurle. Je me laisse tomber sur les genoux, tape le sol des poings, hurle encore. Je me ressaisis. Pourquoi je me mets dans un état pareil ? Ça va aller. Je suis juste seul, perdu au milieu de nulle part, pour ainsi dire aveugle et dépité. Rien de bien méchant. Je me relève, prends un grande goulée d’air frais. L’iris. Son odeur. Elle est encore là. J’inspire à nouveau. Oui, elle est là. Sur mes doigts, sur mes vêtements. Elle est encore avec moi. L’air n’est plus aussi froid. Mon cœur bat fort, plus régulièrement. J’entends à nouveau le son du cours d’eau, par là-bas. Elle est partie dans une autre direction. Je m’engage sur ses pas. Je ne sais pas plus où je vais. L’iris me portera dans cette blancheur. Peut-être la retrouverai-je.

In Memoriam MHdT

Une fois n’est pas coutume, exercice de style musical.
Écriture harmonique, puzzle émotionnel, maelström auto-fictionnel.

It’s all about…

Spéciale dédicace à Missis MaHyde.

Ce haïku est dédié à ma Marie.

Âmes en pagaille
Et cœurs au bord du gouffre
Souffle vent du Sud

J’ai écrit un texte très très court pour un concours. C’est par ici : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ploc .

Je m’y suis pris un peu en dernière minute, pour changer, mais si vous avez l’occasion, vous pouvez voter pour la sélection de la nouvelle. 🙂

Bonne lecture rapide !

Yeah, je suis finaliste : http://short-edition.com/prix/livres-en-tete-2014/nomines-2014 !

  1. Parce que je suis un snob qui n’aime pas les phénomènes de mode.
  2. Parce que je n’apprécie pas qu’on me dise ce que je dois faire, non mais !
  3. Parce que son auteur est juif.
  4. Parce que la couverture est moche. Ou insipide.
  5. Parce que je suis paresseux. Trente pages, faut pas pousser quand même.
  6. Parce que c’est subversif.
  7. Parce qu’à l’heure où j’écris ces lignes, plus personne n’en parle, c’est que ça ne doit pas avoir tellement d’intérêt.
  8. Parce que personne ne me l’a prêté.
  9. Parce que ma mère l’a lu.
  10. Parce que ce n’est pas assez subversif.
  11. Parce que mon libraire n’en avait plus en stock. Cfr. #1.
  12. Parce que mon père ne l’a pas lu.
  13. Parce que je suis déjà indigné. Ou plutôt je l’étais. Je ne le suis plus, je suis passé à autre chose. Ni révolté, ni résigné. Ni optimiste, ni défaitiste. Pas indifférent. Ininformé, désinformé, certainement. Théorie-du-complotiste par moments. Je ne suis plus indigné parce que j’agis. Je crois que je peux (Yes, I can!) et dois faire quelque chose. Pour mes enfants, pour ma femme, pour mon mari, pour mon voisin, pour mon ami, pour les générations futures, pour aujourd’hui et demain, tant qu’il est encore temps. Donc je fais.

Et vous ? Et vous, si ce n’est pas déjà fait, indignez-vous, bordel !

 

PS : Tous mes respects à Stéphane Hessel.
PPS : Non, je ne lèche pas l'arrière-train d'un mort.

Natte au sol posée
Shiatsu de cave à grenier
Arc-en-ciel au corps

Ça devrait donner vaguement ça en japonais :


屋根裏指圧
体虹

Et en romaji :

Takamushiro
Yaneura shiatsu
Karada niji

Bon, ce n’est ni très orthodoxe ni très correct, mais l’idée y est. 🙂

[Termes saisonniers tirés de ce saijiki]

Présentation du guide - photo du Collectif En Transit

Présentation du guide – photo du Collectif En Transit

Le guide Urbamouv vient de sortir ! J’ai eu la chance d’y participer, entre autres en écrivant une nouvelle inspirée d’une performance du collectif « En Transit ».

Qu’est-ce que le guide Urbamouv ?

« Danser dans la ville pour transformer le quotidien urbain et questionner le genre.

Un guide pédagogique publié dans la collection « Déclic du Genre » du Monde selon les Femmes destiné à tout-e intervenant-e du secteur pédagogique et socio-culturel.

Un éventail de réflexions et d’outils pratiques pour acquérir une conscience collective de notre milieu environnant et se réapproprier l’espace urbain par la danse. »

Où le trouver ?

Le plus simple est via le Collectif « En Transit », qui a mené le projet.

brains!

brains! (Photo credit: cloois)

Le numéro 285 de la fameuse revue Marginales, dirigée par Jacques De Decker et guidée par Jean Jauniaux, est sorti à l’instant.

J’ai l’insigne honneur d’y voir publié un texte, “Le Juste Retour des Choses”. Si votre libraire n’a jamais entendu parler de Marginales, faites lui une scène !

Bonne lecture !

Le numéro 284 de la fameuse revue Marginales, dirigée par Jacques De Decker et guidée par Jean Jauniaux, est sorti à l’instant.

J’ai l’insigne honneur d’y voir publié un texte, “Euro mic-mac”. Si votre libraire n’a jamais entendu parler de Marginales, faites lui une scène !

Bonne lecture !